Quand l’engagement vous conduit à votre perte, témoignage de Raoul Dirêvie

Bonjour à tous, je vous propose aujourd’hui un extrait poignant du livre de Raoul Dirêvie, « L’Ecole, ma maîtresse », paru chez Bookelis. Raoul y livre sans fausse pudeur, la dureté du burn out qui le terrasse. Un témoignage bien loin d’une évocation sur papier glacier. Une réalité que l’on tait qui ne se dit pas, et pourtant…

« Cela fait une semaine que je suis en congé maladie.
Mardi dernier, au réveil, comme je ne me sentais pas bien et que je vomissais plusieurs fois, ma femme a pris rendez-vous pour moi chez le médecin traitant. J’ai alors prévenu l’école et l’Inspection que je n’irais pas travailler. Ma femme m’avait proposé de m’accompagner au rendez-vous parce qu’elle voulait s’assurer que j’en profite pour parler du mal-être dont je n’arrive pas à me sortir. J’ai accepté. Elle a réussi à se libérer à son travail et nous nous sommes retrouvés chez le médecin à 11 heures.

Quand il nous a demandé ce qui nous amenait, je lui ai parlé de mes problèmes gastriques. Il m’a demandé si j’avais mangé ou bu quelque chose qui pourrait expliquer mon problème. J’ai alors avoué, des sanglots dans la voix, que j’avais bu de l’apéritif la veille au soir.

– Beaucoup ?
– Près d’une bouteille à 20 degrés d’alcool.
– Cela t’est déjà arrivé ?
– Non, c’était la première fois.

Ma pauvre femme, à côté, découvrait en même temps la vérité que je lui avais cachée. Je n’osais pas la regarder tellement j’avais honte.

Raoul DirevieAu cours de son interrogatoire, le docteur ne m’avait guère demandé les raisons de mon geste. S’il l’avait fait, je crois que je n’aurais pas su que répondre sur le moment. Après coup, j’imagine que le fait de ne plus me comprendre moi-même, de ne plus me reconnaître moi-même, de ne plus me supporter moi-même m’avait rendu très malheureux. Soudainement, je pouvais me montrer imprévisible en me comportant d’une manière insoupçonnée.

Le médecin m’a arrêté pour deux semaines. Il m’a conseillé d’essayer de prendre du recul sur mon travail et de mettre des mots sur ce que j’avais fait et sur ce que je ressentais.

Cela fait une semaine aujourd’hui et je n’ai toujours pas suivi ce conseil. Au lieu de ça, j’ai consacré l’essentiel de mon temps à poursuivre l’écriture d’un manuscrit commencé quelques semaines plus tôt, intitulé « L’Ecole, ma maîtresse », dans lequel j’évoque ma relation passionnelle avec mon métier et les dérives qui en résultent. Une sorte d’exutoire. Comme si j’avais pressenti ce qui venait de me tomber dessus. Le reste de mon temps, je l’ai passé sur l’ordinateur à surfer sur Internet ou à jouer au Démineur.

Mais à aucun moment je n’ai réellement pris le temps ou eu le courage de me reposer, de réfléchir sur moi-même et d’envisager la suite. Le moment est peut-être venu de m’y mettre…

Hier, je suis tout de même tombé, au hasard de mes navigations sur la toile, sur le podcast d’une émission de France Inter qui évoquait le burn-out. Je me suis immédiatement reconnu dans l’attitude symptomatique décrite par les intervenants. En les écoutant, un mince espoir a jailli : je ne suis pas seul, ce que je vis est connu et ressenti par d’autres, alors peut-être quelqu’un saurait-il m’aider…

Car, pour l’heure, les sentiments qui dominent en moi sont la honte et la culpabilité. Je me sens coupable vis-à-vis de mes élèves privés de leur enseignant habituel, coupable vis-à-vis de mes collègues obligés de pallier mon absence et le manque de remplaçants. Je me sens honteux de ne pas aller travailler alors que, mise à part une profonde lassitude, je vais bien physiquement et pas forcément beaucoup plus mal que ces derniers temps moralement. Honteux devant mes élèves et mes collègues encore une fois, mais aussi devant les parents d’élèves et mes proches. J’ai peur d’affronter leur regard et leurs questions. Je ne sais pas comment justifier ma défaillance qu’ils risquent de juger comme dérisoire. J’ai l’impression, par ce congé maladie, de profiter de la situation, de profiter du système et de mettre les autres dans l’embarras.

Bref, au lieu de profiter de ce temps qui m’est accordé pour mieux repartir de l’avant, soit je le dilapide, soit je m’enferme encore davantage dans des ressentis négatifs.

Je ne parviens pas à affronter la réalité, à me regarder enfin en face pour assumer mes faiblesses et apprendre à les gérer. Autour de moi, chacun a beau me répéter qu’il vaudrait mieux prendre une semaine d’arrêt supplémentaire pour enchaîner sur les deux semaines de vacances – et j’ai beau en éprouver l’envie coupable – cette perspective ne fait que grossir mon angoisse. J’ai peur aussi qu’à trop vouloir reculer la date de mon retour au travail, j’en sois de moins en moins capable…

Je me sens perdu, sans espoir de guérison. J’ai honte de ce que je fais subir à mes proches qui s’inquiètent pour moi et qui souffrent de mon manque de présence à leurs côtés. »

Extrait du livre L’Ecole, ma maîtresse de Raoul Dirêvie, paru chez Bookelis (pages 43 à 48)

 Merci beaucoup Raoul de ce partage et de cet extrait qui nous remet en mémoire la fragilité de notre humanité.

N’hésitez pas à partager ce témoignage, des amis, des proches, des collègues en ont peut-être besoin pour la prise de conscience nécessaire à leur sortie du burn out!

Nous sommes tous acteurs de prévention! N’hésitez pas à partager cet article.

7 réflexions au sujet de « Quand l’engagement vous conduit à votre perte, témoignage de Raoul Dirêvie »
  1. Bonjour, si vous pouviez donner ce message à Mr Raoul Direvie merci :
    Dans son témoignage il dit que son fils a été testé pour passer une classe. Il peut y avoir un lien entre la précocité de cet enfant et le burn out de Raoul : Raoul est peut être lui-même précoce mais non détecté. C’est ce qui m’est arrivé il y a 2 ans. J’ai trouvé de l’aide dans le groupe facebook « ENFANT INTELLECTUELLEMENT PRECOCE (EIP) », qui est un groupe fermé, donc protégé. Nous y sommes plus de 1400 familles. Ce souci de la perfection est particulièrement présent chez les « précoces » (je n’aime pas ce mot !!!). Et mettre des mots sur les maux cela fait tellement de bien ! Si Mr Direvie lit ce message, il peut aller lire les différents articles du très bon blog « Cheval à Rayures ». Merci.

  2. Au bout de 6 mois de congé maladie pour 3 hernies discales importantes, je viens enfin de découvrir le mal dont je souffre: une somatisation liée à un burn out. Enseignante aussi et mère de 3 enfants, je n’avais plus de temps pour moi, c’est la course tout le temps et c’est un métier que j’exerce avec mon coeur. C’est dévorant en énergie et en temps. Si seulement comme Raoul Direvie, j’avais mis des limites avant de me détruire la santé.
    merci Raoul, ce,livre m’a fait prendre conscience que je ne suis pas la seule dans ce cas et cela m’aide à déculpabiliser.

  3. Bonjour
    A la lecture de ces témoignages, je me retrouve. Fin 2012 j’ai fait un Burn-out avec une idée suicidaire forte. J’ai eu honte de moi mais, le fait d’en parler m’a finalement beaucoup aidé et mon patron m’a suivi pour ne pas dire protégé et il le fait encore.
    On a été 4 à craquer en 3 mois de temps pour des raisons différentes et sur des métiers différents, pour moi : je voulais obtenir de la reconnaissance pour mon travail, elle existait mais je ne la voyais plus.

    Le chemin est très long.
    La première étape fut pour moi une analyse des besoins et ressentis. Je l’ai fait seul et j’en ai diffusé les résultats à mes patrons.
    La seconde est plus difficile à décrire. Je suis passionné par mon travail et j’y met beaucoup d’affectif. Sans me départir de ce que je considère comme comme mes valeurs premières, j’ai appris à prendre du recul et à prendre le temps qu’il me faut.
    La troisième est plus simple : Marcher, … chercher des champignons ou se donner d’autres points d’intérêts.

    S’écouter soit même et en parler.

  4. Bonjour et merci de votre témoignage.
    Dépression sévère d’après mon médecin,qui ma arrêter de suite pour me préserver dit il,je me reconnais plutôt dans les descriptions d un burn-out.Je me suis levé un matin avec un mal partout,une fatigue comme jamais vécu depuis 26ans de travail dans la même boite..bref ,j envoi un msg a mon responsable qui est la depuis 2ans et (que je soupçonne d être un PN ) pour lui demande une journée de recup vu les heures d avance que j avais. Réponse(aller voir le médecin pour avoir un justificatif d absence).OK
    SOS médecin,16 de tension ,faut voir mon généraliste (faut dire que depuis quelque mois je communiquai plus avec personne,même avec mes proches).je pleurer en cachette de mon épouse,fatiguer;épuiser je dormais très mal ou pas du tous angoisse ,stress je vomissais parfois le matin avant de partir o boulot et cela depuis longtemps et je ne disais rien.Je ne suis pas bon,suis NUL,je ne mérite pas mon poste et je suis un moins que rien,tellement de doute de reproche ,rien que le négatif.Cela fait 3 mois et je n en vois pas le bout.medocs ,psy.. rien n y fait.je repousse mon retour, j ai plus envie. merci de m avoir lu.

  5. Très touchée par cet extrait, j’ai décidé de me procurer le livre en librairie. Je l’ai dévoré d’une traite. Même si je ne suis pas enseignante, le récit de Raoul Dirêvie m’a chamboulée. Son témoignage, remarquablement écrit, a fait écho à ma propre expérience (je suis aide-soignante dans un hôpital, actuellement en arrêt de travail). Comme quoi, quel que soit le milieu professionnel, le burn-out est malheureusement une maladie universelle dès lors que l’on met du coeur à l’ouvrage et que l’on a l’impression que notre travail n’est pas reconnu. Merci pour cet article qui m’a fait découvrir « L’Ecole, ma maîtresse » (dont j’ai depuis entendu parler à la radio). Bon courage à toutes celles et tous ceux qui souffrent de ce mal !

  6. bonjour
    j’ai déja la chance d’avoir parcouru un bout de chemin car mon premier burn out date d’il y a 3 ans….mais je me reconnais bien surtout que comme je l’avais dit dans mon témoignage il y a un mois je suis prof du genre très consciencieuse !
    C’est une terrible maladie mais on peut en ressortir grandi ! il faut beaucoup de temps, être patient et courageux, ne pas vouloir bruler les étapes et surtout s’entourer d’amour !!
    je pense bien fort à vous!

  7. Effectivement, il est difficile de sortir de ce mal-être. Je le vis depuis mai 2012 et s’il y a légère amélioration, je n’en suis toujours pas sortie. Sans compter les maladies qui résultent du burn-out. Incroyable fatigue et lassitude qui ne me lâchent pas, besoin d’isolement et de calme, chagrin inexpliqué et pas la force de réaliser quelque projet que ce soit. Qui suis-je et qu’ai-je fait de ma vie sont les questions qui reviennent tout le temps. Et la culpabilité, mon Dieu, elle occupe tout l’espace vital qui reste. Je ne comprends pas pourquoi un tel désastre intérieur après 42 années de travail, l’éducation de mes 3 enfants et bien d’autres choses encore. Une vie bien remplie et actuellement pensionnée depuis deux mois, aucune envie de rien. Dormir, dormir, dormir, je suis épuisée et je ne sais même pas récupérer . Patience et repos, s’occuper de soi, être gentille avec soi et prendre de la distance sont des éléments qui aident, mais pas faciles à appliquer. La convalescence est difficile…

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