Quand l’Idéal devient votre pire ennemi…

L’histoire a permis de donner, à l’idéal, plusieurs significations. Des sens pleins de bon sens qu’il eût sans doute fallut conserver : une idée qui sert de guide, une utopie qui fait office de moteur… D’une perfection que l’on conçoit, que l’on accepte, mais dont on sait qu’on ne pourra pas l’atteindre, nous sommes toutefois passés à un idéal appréhendé comme étant la normalité. Des normes, oui, il en faut. Des idéaux aussi. Mais les temps actuels conduisent à confondre les unes et les autres, à ériger l’idéal comme normalité. Et on se doit désormais de dépasser ses propres limites, de surperformer sans cesse pour ne pas être considéré comme « déviant » de la norme. Une situation aussi étonnante que détonante : le burn-out, lui, se faufile dans la brèche.

Au travail : nécessité des normes et importance de l’idéal

Au travail comme ailleurs, les normes sont indispensables. Contraignantes, certes, elles sont pourtant nécessaires par les limites qu’elles fixent. Leur but n’est pas seulement de réguler la vie en société… Elles permettent aussi à l’individu d’éviter l’angoisse de l’infini et de conserver une juste appréciation du réel. Non, tout n’est pas possible, et cela apaise les esprits qu’il en soit ainsi.

Mais il n’est pas pour autant possible de se passer d’idéal. Dans le monde du travail, en particulier, il pousse l’Homme à l’action. Il se contente théoriquement de lui donner une direction, un modèle qu’il sait (et que chacun sait) inatteignable, parce qu’il a conscience de sa non-toute-puissance. Et pourtant… c’est aussi cet idéal qui lui permet de n’être pas impuissant : en le poursuivant, il met à l’épreuve ses propres limites, tout en acceptant qu’elles existent. C’est sereinement, parfois, qu’il renonce. « Le travail est la reconnaissance et la mise en action de la puissance moyenne de l’homme », écrit Marie-Anne Dujarier, dans son ouvrage L’idéal au travail 1. Mais cet idéal-là, cet idéal utile, est construit collectivement, sur le terrain, se nichant « au cœur du métier » et construit sur la base d’une pratique. Il s’oppose en cela à l’idéal organisationnel des prescripteurs…

Quand l’idéal devient la norme, il se transforme en cauchemar.

L’idéal organisationnel des prescripteurs. Parlons-en. C’est celui que certains – le plus souvent des Hommes de direction –  érigent aujourd’hui, sans réelle construction de terrain, en objectif à atteindre ! L’idéal devient alors exigible… et les cerveaux s’imprègnent parfaitement de ce nouveau mode d’action. On le brandit désormais bien haut dans le monde du travail et, plus généralement, dans notre société. L’idéal, c’est la norme. Et en tant que norme, il doit nécessairement être atteint…  Grotesque, non ?

La normalité sociale, la normalité au travail, correspondent aujourd’hui au dépassement de nos limites dans le but d’atteindre un idéal prescrit. Salariés ou dirigeants, nous devons tous nous porter vers le surinvestissement pour viser la surperformance… qui ne sera sans doute pas suffisante. Mieux, on peut mieux faire. Allez, encore mieux. Encore plus d’heures sup. Encore plus de déplacements. Encore plus de rentabilité. Encore, toujours plus. On ne peut se contenter d’être, on doit se dépasser. Les limites humaines ne sont plus reconnues comme telles : celui ou celle qui travaille en admettant les siennes, qui remplit « juste » sa fonction, est montré du doigt et considéré comme un déviant. La norme, c’est de ne pas être freiné par son physique ou son intellect dans la course effrénée vers un idéal… à atteindre… coûte que coûte.

Et ça coûte. De plus en plus d’individus y laissent leur santé, victimes de cet appel social de l’idéal en tant qu’obligation. Pour y arriver, ils s’épuisent psychologiquement. Ils s’épuisent physiquement. Et leurs voisins, amis, collègues, font de même. Le burn-out les traque… puis les attrape somme toute assez facilement.

Cette société de la surperformance est-elle vraiment celle que l’on souhaite ?

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1. L’idéal au travail, Marie-Anne Dujarier, PUF, 2012

6 réflexions au sujet de « Quand l’Idéal devient votre pire ennemi… »
  1. Le 1er signe de ma « descente aux enfers » : le burn-out.
    Avec l’accroissement des tâches, des procédures, des techniques à acquérir, couplée à une diminution du service de 40% du personnel, j’ai essayé d’être à la hauteur, de compenser…
    Et, le corps a lâché.
    Je suis tombé dans la pharmacie dans laquelle j’étais venu cherché des vitamines pour tenir…
    Le burn-out a été chez moi, le 1er signe d’un harcèlement moral au travail, qui plus est.
    Destructeur.

  2. On remarque que les personnes les plus vulnérables sont celles qui ont un idéal et une conscience professionnelles exacerbés. Jamais satisfaites du travail rendu, « j’aurai pu mieux faire si j’avais eu plus de temps… » Le problème c’est que dans le monde du travail il faut travailler vite et bien. L’idéal est une utopie. Impossible à atteindre au risque d’y laisser sa santé autant physique que psychique.

  3. Dans le burn-out, l’idéal devient effectivement notre pire ennemi. Il s’agit de prendre conscience et d’accepter ses limites afin d’arrêter de regarder son ombre courir à côté de soi, de passer de « A l’impossible nul n’est tenu, SAUF moi » à « A l’impossible nul n’est tenu, MÊME moi ». Votre article met bien en perspective la nécessité humaine de l’idéal mais également le piège qui se referme quand les prescripteurs érigent cet idéal en objectif à atteindre, en norme. Evidemment cet objectif on ne peut l’atteindre puisque c’est un idéal et cela génère frustration, culpabilité et angoisse quand on a une conscience professionnelle très développée. Notre société est responsable. Sur ce point, il n’est pas inutile de lire « Aliénation et accélération. Vers une théorie critique de la modernité tardive » de Hartmut Rosa.

  4. Ce qui est délicat, c’est que nous sommes conditionnés par la performance dès le plus jeune âge. Mais tout le monde ne s’épanouit pas au sein de ce modèle.

  5. Vous pointez ici très bien une chose : le fait que la théorie et la pratique sont deux choses bien distinctes… et que certains jouent très bien sur les ressorts affectifs et émotionnels pour nous inciter à aller bien au-delà des limites du supportable.

  6. Je suis là-dedans … au travail alors que dans le « privé », il y a plein de choses que je laisse « couler » sans problème de conscience.
    J’en suis venue à intégrer que  » celui ou celle qui travaille en admettant les siennes [ses limites], qui remplit « juste » sa fonction, est montré du doigt et considéré comme un déviant. »! C’est exactement ça: et je ne peux pas lutter contre; car si je ne vais pas jusqu’à ce que je considère comme du travail ‘bien fait » en sachant au fond de moi que c’est au dessus de mes limites (de fatigue entre autres) et bien je ne dors pas de la nuit ou je dors très mal, mes nuits sont remplies de cauchemars.Et j’enchaine avec une nouvelle journée de fatigue, de mauvaise conscience …
    Comment retrouver cette sérénité de se dire : ce n’est pas parfait mais c’est humain? Pourquoi j’y arrive dans ma vie personnelle et pas dans ma vie professionnelle? Le management y est pour quelque chose?

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